Khalifa Sall, futur maire de Dakar : «Si Wade dissout nos collectivités locales, il sera chassé du Palais»

Publié le par Actions Concrètes ak Khalifa SALL

Tête de liste majoritaire de Benno Siggil Senegaal à Dakar où sa coalition est sortie victorieuse des élections locales de dimanche dernier, Khalifa Sall se met dans la peau du futur maire de Dakar. Ainsi, il ébauche ses projets, annonce les ruptures à opérer non sans mettre en garde Me Wade
contre toute volonté de dissoudre les collectivités locales contrôlées par l’opposition.

Source : L'Observateur

A peine avez-vous gagné que des divergences surviennent au sein de la Coalition sur le choix du futur maire de Dakar.

Je vous garantis qu’il n’en est rien. Il n’y a aucun problème en notre sein. L’Alliance des forces de progrès (Afp), lors de sa réunion hebdomadaire d’hier, a manifesté sa volonté de m’appuyer pour le poste de maire. D’ailleurs, cette recommandation de Moustapha Niasse a été fortement appréciée par la majorité, même si une personne a défendu le contraire. Ce n’est pas grave, car tout le monde est libre de faire part de son opinion. Mais, ce qu’il faut retenir, c’est que la majorité s’est dégagée en ma faveur et c’est pour l’honneur de tous les partis de la Coalition.


Ne vous attendez-vous pas une éventuelle intervention des leaders dans ce débat ?

Lors des investitures, les leaders ne s’en sont pas occupé. A Dakar, c’est un Comité départemental qui s’est réuni pendant presque quinze jours pour faire ces investitures. Ce n’est pas la question des leaders. C’est le même scénario qui a été adopté pour les communes d’arrondissements. Ces investitures ont été difficiles et nous avions réussi à les faire. Donc, les leaders ne peuvent plus monter au créneau pour nous départager.

Par contre, ce dont on est conscient, c’est notre devoir de faire en sorte que les partis se reflètent dans la composition des équipes. Je prends l’exemple de Point E où El Hadji Malick Gackou a fait un excellent travail, donc, nous allons tous le soutenir. Seulement, quand on soutient un socialiste ou un progressiste, nous allons faire en sorte que le bureau puisse refléter la composition de la Coalition. Pour cela, nous n’avons pas besoin des leaders pour nous accompagner. Ils ne décideront pas et ils n’ont pas cette intention.


Avez-vous prévu l’intervention d’une main invisible du pouvoir pour essayer de casser la dynamique ? Vous savez qu’avec l’argent par exemple, on peut inverser des tendances. Non ?

Nous sommes au courant de tout. L’on dit même que le pouvoir, pour déstabiliser ma mairie des Grand-Yoff, a décaissé 50 millions. Dans d’autres arrondissements, des enveloppes de 20 millions sont annoncées. Le petit Sénégalais, en allant voter, ne s’est pas laissé corrompre, alors, comment un responsable élu, ayant un peu de conscience, peut-il accepter d’être vendu ? Je ne le pense pas. Toutefois, on restera vigilant. C’est, d’ailleurs, le mot d’ordre qui est lancé afin que l’esprit «Benno» puisse prévaloir à Dakar et partout au Sénégal. A Saint-Louis, par exemple, qu’on le veuille ou pas, Cheikh Bamba Dièye y a fait un bon travail. C’est comme à Guédiawaye où Malick Gackou sera choisi pour diriger la mairie.

Vous êtes donc loin d’être sorti de l’auberge…

L’élection locale, telle qu’elle est esquissée, crée deux problèmes. Le premier stade concerne les investitures où il faut négocier et le second est relatif à l’élection du maire. Là aussi, il faut négocier, on ne se fait pas d’illusions. Notre option est d’anticiper sur les difficultés. C’est pourquoi, dès hier, l’Afp s’est réunie, le Ps en a fait de même. Et je puis vous assurer que le mot d’ordre sera le même partout : «Benno». Les Sénégalais ne nous pardonneront pas de nous être divisés.


Quelle est la formule qui est retenue pour le Conseil régional de Dakar ?

En tout cas, c’est Mar Diouf qui serait retenu pour diriger le Conseil régional.

Ne risque-t-on pas d’avoir des cumuls si l’on sait qu’il a aussi gagné Bargny ?

La règle est qu’il n’y aura aucun cumul. C’est la première chose qu’il faut combattre. Il faut promouvoir nos jeunes. On ne peut pas avoir fait une liste de jeunes au moment où beaucoup de grands ont fui, on gagne et chacun veut bomber le torse. Nous allons promouvoir ces jeunes pour mettre en exergue de nouvelles capacités. Ils auront le temps d’apprendre, car la plupart d’entre eux sont à leur première expérience électorale.


Vous êtes maire aujourd’hui, quels sont vos projets ? On parle du stade Assane Diouf, du foncier à Dakar… Avez-vous l’intention de fourrer votre nez partout ?

Bien sûr ! Pourquoi le foncier me révolte ? Parce j’ai été maire de Grand-Yoff, quand on me renvoyait, j’avais cassé des maisons bâties sur des espaces qui ont été vendus. Quand on nous battait, j’avais laissé toute la zone de captage vide, c’est aussi le cas vers la Foire, les Cités Sipres qui étaient libres à l’époque. On avait décidé de laisser ces espaces parce que, pour nous, ils étaient destinés aux infrastructures pour Grand-Yoff. Aujourd’hui, le constat est que nous n’avons même plus un espace où construire le nouveau lycée de Grand-Yoff.


Pour le stade Assane Diouf, vous avez déjà annoncé la volonté d’aller en guerre contre l’Etat…

Ce site est pour les jeunes et la population. Il se pose un problème d’opportunité de l’investissement. Au moment où nous nous battons contre la macrocéphalie de Dakar, avec la prochaine réforme de Sandaga et de tous les supermarchés, un bon aménagement urbain stipule que les gens investissent vers la banlieue, plutôt que de faire un supermarché au bord de la mer avec un site public affecté à des privés. Ce sont des choses qui ne sont pas opportunes et qui ne sont pas claires, parce que c’est un bien public cédé à des privés. A quelles conditions, sur quelles bases ? Et comme j’ai eu à la dire aux populations de Rebeuss, elles ont intérêt à être vigilantes parce si on laissait faire ces gens, le projet ne pourrait pas cohabiter avec le quartier dans son état actuel. On réaménage Rebeuss ou on le déguerpit. C’est un problème de bon sens.

Que proposez-vous à la place ?

On veut restaurer le stade.

Le Président vient de singer un décret pour restituer le stade aux populations.

Ils nous l’avaient dit depuis longtemps. Quand Lamine Diack avait été le voir, il lui avait donné une assurance en lui disant que c’était fini. La suite, on la connaît. En 2008, ils ont fait tomber la tribune et ont refait le mur de clôture. Est-ce qu’on peut y croire quand on nous dit qu’on l’a encore restauré ? Pour les décrets de Wade, tout le monde sait qu’on les prend et on les abroge après.


Revenons sur les grandes lignes de votre programme car, il faut que les populations sachent ce que vous voulez faire de leur bien…

D’abord, la gouvernance va beaucoup changer. Au lieu d’avoir une administration centrale, nous préférons une gestion décentralisée, mais aussi citoyenne qui préconise la participation. Nous allons organiser les quartiers et les villages de Dakar pour qu’ils aient des structures relais qui servent d’interlocuteurs à l’autorité. Parce que nous voulons faire de sorte qu’en matière budgétaire et dans le domaine de mise en œuvre des travaux, le faire-faire soit privilégié. Nous voulons que cette contractualisation ait lieu avec les populations. Si nous voulons reprendre les trottoirs ou le pavage des rues, nous voulons que cela soit fait par les jeunes et pour les jeunes. C’est pour cela que nous avons pris l’option de doter à chaque arrondissement la somme d’1 milliard de francs Cfa dont l’affectation sera faite par les populations.


C’est en quelque sorte, une gestion concertée ?

Justement !

Khalifa Sall avec un budget de 35 milliards de francs Cfa, n’est-ce pas un bon trésor de guerre pour le Ps ?

D’abord, ce n’est pas le Ps qui est au pouvoir, c’est le Benno qui a été élu à Dakar. J’ai un attachement viscéral à la préservation du Benno. Je suis convaincu que si nous n’étions pas unis, les populations ne nous auraient pas élus. Donc, pour rester fidèle au vote des populations, il faut préserver cette coalition.

Donc, c’est un bon trésor de guerre pour l’opposition dans sa bataille pour le contrôle de la région de Dakar ?

Oui mais, pour l’opposition, c’est un trésor de guerre pour les populations. Vous allez vous rendre compte que le budget entier sera dépensé. Je ne connais pas encore la structuration du budget, mais je vais inverser le ratio entre les dépenses de fonctionnement et celles d’investissement parce que nous voulons que le budget retourne à la base. Le Plateau qui a un budget d’un milliard, si on lui ajoute un autre milliard, la commune peut se refaire. Quand on investit un milliard quelque part, il y a forcément des traces. Ça se voit.


En matière d’orthodoxie financière, l’on a souvent reproché à l’ancien régime, dans lequel vous avez participé, d’être peu transparent. Avez-vous fondamentalement changé ?

Nous avons beaucoup changé.

Qu’est-ce qui nous le prouve ?

Vous allez voir, en neuf ans, nous avons appris et nous avons changé. Et puis, on nous reprochait d’être arrogant, mais on a vu plus arrogants. Chez nous, c’étaient quelques individus qui avaient été désignés du doigt et nous avons été tous mis dans le même sac. Nous avons compris qu’on ne peut pas travailler pour les populations sans travailler avec elles et sans être parmi elles. On a encore appris qu’il faut de la transparence en tout. C’est pourquoi, nous avons décidé d’instaurer un débat d’orientation budgétaire citoyen pour arrêter les grandes lignes du budget. Et puisque le budget sera sur Internet, tout le monde pourra voir ce qui se fait. Pour le compte administratif, on va instituer des séances de compte rendu aux populations qui décideront.

N’est-ce pas là une gestion plutôt… populiste ?

Elle sera plutôt populaire, mais pas populiste. Je veux copier l’expérience de l’Asc où les gens viennent d’horizons différents avec des points de vue différents et, pourtant, tout le monde s’y met quand on veut faire l’essentiel. Quand on mettra un milliard à Biscuiterie, c’est le budget de la ville, donc on ne le donne pas à l’arrondissement, ce sont les populations qui détermineront le domaine prioritaire dans lequel il doit être investi. Et quand les populations peuvent faire le travail, après que nous avons maîtrisé toutes les procédures techniques et technologiques, la société prestataire va le faire avec ces populations. Est-ce qu’on a besoin de mettre cinq milliards dans un contrat pour le ramassage des ordures ? C’est pourquoi, les gens avaient peur quand j’avais annoncé, lors de la campagne, de casser le contrat de Véolia.

Vous le maintenez jusqu’à présent ?

Oui. Je vais étudier les formes juridiques, mais le contrat sera cassé. Cet argent sera destiné aux Dakarois. 5 milliards dans une ville ne peuvent pas passer inaperçus.

Ne risquez-vous pas d’être en face de lobbies puissants avec vos intentions ?

Malheureusement, je m’en fous de ces choses-là. Même si je reste maire, je vais continuer à faire mes consultances et à gagner ma vie. Je compte vivre de mon travail et non de la mairie. Je suis libre et je fais en sorte de me soustraire à toutes formes de pression. Abdou Diouf m’a appris de ne jamais m’occuper de la gestion. Quand j’étais ministre, je ne me suis jamais intéressé de la gestion. A chaque nomination, la première décision que je prenais, c’est de déléguer la gestion des finances. C’est la même chose que j’ai faite à la mairie de Grand-Yoff.

Ne craignez-vous pas que le chef de l’Etat, compte tenu de ses pouvoirs, mettent vos localités sous Délégation spéciale ?

S’il le fait, il va sortir du Palais. Nous sommes légitimes et nous ferons en sorte de ne commettre aucune faute de gestion qui puisse être exploitée par le pouvoir. Nous allons travailler en bonne intelligence avec ce pouvoir, on est même disposé à solliciter le Président et à le consulter au besoin. Malgré tout cela, si, pour des raisons politiciennes, il dissout notre mairie, je vous jure qu’il aura des problèmes.

Source : L'Observateur

Publié dans Interviews

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article